Rezsö
Seress est hongrois, pianiste et compositeur sans le sou. Nous sommes
en 1933, il a 34 ans. Suite à une dispute, sa compagne Dorottya, rompt
avec lui car elle ne supporte plus leur vie de bohème. C'est dimanche
et Rezsö déprime complètement. Il se rend alors au restaurant Kispipa,
sa cantine musicale, et prend possession du piano. Instinctivement ses
mains courent sur le clavier et composent une mélodie entêtante,
inspirée directement par son cafard sentimental. De retour chez lui
Rezsö recopie sa mélodie au dos d'une vieille carte postale et se rue
chez un ami, Jávor László, qui lui écrit sur le champs des paroles qui
sont l'exact reflet de l'état d'âme de Rezsö. Le titre hongrois est
trouvé: "Szomorú vasárnap", qui signifie "Triste dimanche". Sûr d'un
futur succès qui le sortira de sa misère d'artiste maudit il envoie la
chanson à une maison d'édition qui la lui retourne dans la foulée avec
ce billet étonnant: «
Ce n'est pas que cette chanson soit si triste, non. C'est qu'elle est
totalement désespérée. Personne n'a envie de se faire du mal en
écoutant de telles choses ». Rezsö ne s'avoue
pas vaincu et certain de tenir le succès du siècle il envoie à nouveau
la chanson chez un autre éditeur beaucoup plus avisé qui acceptera de
la publier. Une semaine plus tard "Szomorú vasárnap" est un
véritable phénomène national. Il ne faudra pas attendre bien longtemps
pour que le reste du monde l'adopte avec un certain enthousiasme.
Traduction des paroles hongroises
C'est l'automne, les feuilles tombent. Il n'y a plus d'amour sur terre, le vent hurle et verse de tristes larmes, mon cœur n'attendra plus le printemps. Mes larmes, mes chagrins sont vains, les gens sont sans cœur, aigris et cruels. L'amour est mort.
Le monde court à sa perte, l'espoir n'a plus de sens. Les villes disparaissent sous la musique des canons, les prairies sont rouges du sang des hommes, les rues se couvrent de cadavres, c'est l'heure de ma dernière prière. Les hommes, Seigneur, sont des pécheurs et font tant d'erreurs.
Version originale hongroise
La légende de la chanson
La légende suicidaire de la chanson commencerait peut-être avec Rezsö
Seress lui-même. Après sa rupture sentimentale et la sortie de la
chanson il décide de prendre contact avec son ex petite amie pour
envisager une réconciliation. La veille du rendez-vous la jeune femme
se tue en avalant des médicaments. Dans sa chambre, sur le lit, traîne
la chanson de son ancien amant... Superbe scénario mélo à vérifier qui
serait le début de la réputation morbide de la chanson. Or les suicides
se comptent rapidement par dizaines en Hongrie, en Europe et aux
États-Unis. Très souvent on aurait retrouvé sur les lieux des suicides
le disque ou la partition de la chanson ou bien le texte recopié par la
victime elle-même. On dit que les autorités des pays avaient interdit
la mise en onde de la chanson mais ce ne serait qu'une rumeur largement
nourrie par les suicides. Pour ce qui est de la France la chanson n'a
subit aucune censure.
Lorsque la chanson apparaît la crise
économique de 1929 continue ses ravages avec un décalage vers l'Europe.
Les politiques occidentales sont pour beaucoup entâchées de scandales
financiers et de moeurs. Le chômage est omni-présent et le désespoir
social prend à la gorge des plus démunis. Les suicides ont peut-être
augmentés à cette époque mais n'ayant pas de staistisques à ce sujet on
peut simplement dire que seule la misère humaine est en cause. Quelques
uns auraient sauté le pas avec les mots "d'encouragement" d'une chanson
(et pour d'autres d'un poème ou d'une lettre) et que la presse à
sensation a décidé de grossir sous sa loupe. On appelle ça la
publicité! "Sombre dimanche" dans sa version hongroise est plus
sinistre que la version française mais elle n'est pas la seule à tirer
sur la corde de la noirceur car il suffit d'écouter Damia avec sa
"Chaîne" ou les "Goëlands", Nitta-Jo avec "J'ai l'cafard" ou "La folle"
et plein d'autres encore. Mais si pour certains l'époque est au drame
pour d'autres elle est aussi au swing et à la joie avec Jean Tranchant
ou le jeune Charles Trénet par exemple. A cette époque en
Allemagne, la République de Weimar vit ses derniers jours de cabaret
permanent, à Hollywood les derniers nababs produisent encore des
films non censurés et en France le réveil social des couches populaires
bouscule les codes des classes sociales ... les années 30 sont
dépressives mais un petit vent de liberté souffle encore sur elles.
Pour terminer et abonder dans le sens de la légende morbide on peut toutefois ajouter que Rezsö
Seress s'est suicidé un dimanche de février 1938 en sautant par la
fenêtre de son domicile. Il était dépressif, impuissant à réaliser un
autre succès mondial.
Les versions internationales
Toutes les versions reprises par tous les pays ont le titre et
l'atmosphère du texte de la chanson. Pour ce qui est de la France les
paroles reflètent le désespoir amoureux d'une femme tandis que
l'original est celui d'un homme. Damia, la créatrice, a marqué si
fortement l'interprétation que peu de chanteuses ont repris la chanson.
Quelques décennies plus tard Serge Gainsbourg en donnera une version
moderne.
Texte français
Sombre dimanche… les bras tous chargés de fleurs Je suis entrée dans notre chambre le cœur las Car je savais déjà que tu ne viendrais pas Et j'ai chanté des mots d'amour et de douleur. Je suis restée toute seule et j'ai pleuré tout bas En écoutant hurler la plainte des frimas… Sombre dimanche… Je mourrai un dimanche où j'aurai trop souffert Alors tu reviendras mais je serai parti… Des cierges brûleront comme un ardent espoir Et pour toi, sans effort, mes yeux seront ouverts N'aie pas peur, mon amour, s'ils ne peuvent te voir Ils te diront que je t'aimais plus que ma vie… Sombre dimanche…
Elle
s'est rattrapée plus tard avec la chanson "Strange fruit" qui décrit
ces fruits bizarres que sont les "nègres" qui pendent aux arbres ...
mais la chanson sera interdite dans les états du sud américain.
"Gloomy sunday" est devenu un standard de la chanson américaine que le jazz a
intercepté dès le début. Les versions musicales et orchestrales
sont diverses et variées.
La version de Paul Robeson a été reprise par quelques interprètes modernes comme Diamanda Galas.
Billie Holiday
Il existe 2 films qui ont repris l'histoire de la genèse de la chanson
à savoir le thème de l'artiste maudit qui compose une chanson qui va
bouleverser sa vie avec le suicide en conclusion: le premier "Sombre
dimanche" est français de Jacqueline Audry de 1948 et le deuxième "Ein
Lied von Liebe und Tod" est allemand de Rolf Schübel de 1999. Bien
entendu la chanson est de rigueur dans ces 2 productions.
À
noter que Georgius, un artiste de cabaret très connu des années 20-30,
a chanté une parodie de "sombre dimanche" sous le titre de "Triste
Lundi".
Les
versions qui vont suivre sont parfois plus ou moins heureuses. La
tonalité tragique est préférée par les artistes. Ils essaient de
paraphraser le texte pour certains ou de faire des effets de voix pour
d'autres.
À vos oreilles. À vous de juger!
Pour le plaisir de notre chère Présidente voici la version espagnole de "Sombre dimanche"
Triste domingo, con cien flores blancas Y ornado el altar de mi loca ilusión Donde mi alma se ha ido a postrar Mientras mi boca llamándote está Muere en mi sueños ocasos de hastío Cansados de espera y de soledad
¡Triste domingo!
Tú no comprendes la angustia terrible De estar esperando, sin verte, llegar ¡Vuelen tus pasos que debo marchar! No ves que muero con mi loco afán Quiero que seas la blanca y piadosa Mortaja que cubra mi hora final
¡Triste destino!
Querido Junto a mi ataúd que circundan muchas flores Aguarda mi confesión un sacerdote Y a él le digo: Lo quiero, lo espero.
No temas nada si encuentras mis ojos Sin vida y abiertos y esperandoté Tus manos son quien los deben cerrar Y acaso entonces yo habré muerto en paz Siento un doblar de campanas, que Lugubremente sus voces me ordena marchar
¡Triste domingo!
¡Vuela mi vida tu paso querido Que llega la hora uque debo partir! Quiero tenerte en mi viaje final Y algo me dice que no llegarás Triste domingo visitame amado Que ahora en mi tumba yo te he de esperar
¡He de esperar!
1/ Pyotr Leschenko (Russe). Chanteur spécialisé en tango. 2/ Paul Robeson (USA). Athlète, chanteur (basse), acteur, écrivain et avocat. 3/ Paul Whitman (USA). Version orchestrale et chantée, écoutez les cymbales pour souligner le côté dramatique de la musique avec une fin jazz. 4/ Eila Pellinen (Finlande). 5/ Erika Marozsán(Allemagne). Actrice hongroise - BO du film "Ein Lied von Liebe und Tod" de 1999. 6/ Kronos Quartet (USA).
Version du quatuor à cordes américain qui explore toutes les musiques:
médiévale, classique, traditionnelle, contemporaine, rock, métal ... 7/ Thuy Huong (Vietnam). 8/ Miwa Akihiro (Japon). Artiste de la scène culturelle japonaise: transformiste de cabaret, chanteur, écrivain, auteur compositeur et acteur. 9/ Sarah Brightman (Grande-Bretagne). Chanteuse et actrice ( a chanté à l'ouverture des JO de Pékin). 10/ Voreioi etairoi (Grèce). .Groupe musical mêlant tradition grecque aux musiques des Balkans. 12/ Portishead (Grande-Bretagne). Groupe de trip hop anglais. 13/ The Associates (Grande Bretagne). Groupe écossais post punk.
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